Une boite à outils bien remplie pour les avocats...

Journée du 27 avril 2018 au Dolce La Hulpe

Repartir avec une boite à outils remplie de trucs et astuces essentiels à l’exercice de la profession d’avocat, telle était la promesse de Pierre Sculier, bâtonnier du barreau de Bruxelles, aux avocats présents ce 27 avril au Dolce La Hulpe. Et pour remplir cette boite à outils, des ateliers nombreux et variés leur étaient proposés. De la digitalisation du cabinet en passant par sa structure, son marketing, ses relations aux médias ; de l’Intelligence artificielle à la présentation de l’incubateur européen du barreau de Bruxelles ; de la gestion de carrière à la prévention du burn-out… Les avocats avaient l’embarras du choix.

Publié 07-05-2018

Catherine Massard

L’avocat en difficulté(s)

Quasi veille du premier mai oblige, l’ombre du livre XX du Code de droit économique planait sur cette journée. En effet, depuis ce 1er mai 2018, les titulaires d'une profession libérale, tels que les médecins, les architectes ou les avocats, pourront être déclarés en faillite, dans la cadre de la nouvelle loi sur l'insolvabilité des entreprises.

Xavier Van Gils, ancien bâtonnier et avocat au barreau du Brabant wallon, a ainsi exposé les conséquences du passage de l’avocat dans le Code de droit économique. Un passage qu’il a présenté comme une évolution logique, la notion de commerçant tendant à disparaitre au profit de celle d’entrepreneur… et le métier d’avocat évoluant de plus en plus vers de l’entrepreneuriat.

Michel Forges, dauphin de l’ordre français du barreau de Bruxelles, a alors embrayé avec un exposé consacré à l’avocat en difficulté, sujet difficile qu’il a cependant abordé avec beaucoup d’humour. Selon Michel Forges, l’entrée de l’avocat dans le Code de droit économique est une opportunité, plus qu’une menace, dans la mesure où elle va permettre de sauver les avocats en difficulté (notamment via le « fresh start ») : « Cette réforme est un bien si nous professionnalisons notre métier et si le barreau professionnalise l’aide aux avocats en difficultés ».

Et de professionnalisation, il en était question dans l’exposé du bâtonnier Pierre Sculier intitulé « Une pratique structurée ». Le bâtonnier a débuté son exposé par une longue litanie des exigences de plus en plus importantes qui pèsent sur la profession d’avocat. Les charges administratives étant de plus en plus lourdes, il est nécessaire de disposer d’une structure. Or, 29 % des avocats bruxellois doivent encore assumer seuls ses responsabilités administratives. Le passage en société est une solution et la proposition de donner la qualité d’avocat à la société d’avocat ─ proposition mise en avant dans le rapport sur l’avenir de la profession d’avocat de Patrick Henry et Patrick Hofströssler ─ est à encourager.

Gérard Delvaux, président de l’ordre des experts-comptables et comptables brevetés de Belgique, a souligné lui aussi les intérêts multiples de la mise en société. Il a ajouté que l’entrée de l’avocat dans le Code de droit économique rendait plus que jamais primordiale la complémentarité entre avocat et comptable : « Le comptable reste le premier rempart pour prévenir les difficultés financières auxquelles l’avocat pourrait avoir à faire face ».

Tous les écueils et toutes les difficultés de la profession abordés au cours de la matinée avaient apporté de l’eau au moulin de Fabian Battistoni (psychothérapeute et directeur de l’ASBL « SavoirÊtre ») et Sophie Delhaye (coach spécialisée dans la prévention et l’accompagnement du burn-out) qui consacraient un exposé à la question : « Burn-out : avocat, métier à risque ? ». L’exposé a débuté par un petit test personnel (5 questions visant à déterminer si l’on est ou non susceptible d’être victime d’un burn-out) qui a dû donner des sueurs froides à de nombreux participants… Oui, les exigences du métier augmentent et sa pratique est facteur de stress. Oui, de nombreux éléments du métier d’avocat peuvent favoriser le burn-out (implications morales et émotionnelles, isolement physique et psycho-affectif lié au secret professionnel, gestion du temps…) mais non (et ouf !), le burn-out n’est pas inévitable. Les plus inquiets auront eu l’occasion de s’informer davantage sur le sujet au cours d’un atelier consacré, l’après-midi, à la gestion du stress.

 

Rapport PH2

Autre élément de l’actualité à s’être invité à ce colloque : le rapport sur l’avenir de la profession d’avocat de Patrick Henry et Patrick Hofströssler, communément appelé, on l’aura appris ce 27 avril, rapport PH2.

Comme évoqué plus haut, les orateurs l’ont abordé en parlant du passage en société. Grégory Lewkowicz (directeur du programme droit global à l’ULB) est revenu sur ce rapport dans son exposé « La réforme de la profession d’avocat : quel nouveau modèle global pour quels effets ? ». Il y a plusieurs années déjà que, à travers le monde, la profession d’avocat est amenée à s’interroger sur son évolution. En 2015, M. Lewkowicz pointait trois défis majeurs pour l’avocat : garantir l’accès à la justice, adapter son organisation et prendre le tournant numérique. Quelques années plus tard, ce vent de réforme qui avait débuté avec Richard Susskind (auteur du célèbre « The end of Lawyers ? Rethinking the nature of Legal Services ») outre-Atlantique, s’est matérialisé récemment en Belgique sous la forme du rapport PH2. Les nombreuses propositions de ce rapport (décloisonner la profession, favoriser la multidisciplinarité, modifier le modèle de rémunération par honoraires, développer le numérique, améliorer la gouvernance de la profession…) obéissent au même leitmotiv : rendre la justice plus accessible et plus démocratique. Le professeur Lewkowicz reprochera cependant une chose au rapport PH2 : celui-ci manque, selon lui, d’une base empirique car il se fonde sur des données françaises et ne prend nullement en compte les spécificités belges et encore moins bruxelloises dont il a pu se faire l’écho dans sa radiographie du barreau de Bruxelles réalisée récemment. M. Lewkowicz terminera en invitant chacun à communiquer son avis sur ce rapport, ce que les participants n’auront pas manqué de faire puisque, malgré un programme déjà bien chargé, des tables-rondes avaient été ajoutées sur le temps de midi à propos de plusieurs thématiques abordées dans ce rapport : gouvernance, formation initiale, périmètre, honoraires, exercice de la profession, discipline, secret professionnel et numérisation.

 

Du numérique à l’IA

Ce n’est plus un secret pour personne, qui dit désormais avenir de l’avocat, dit intelligence artificielle. Et ce colloque n’aura pas échappé à la règle puisqu’y était invité le spécialiste belge en la matière, Hugues Bersini (directeur du laboratoire d’intelligence artificielle à l’ULB). Après avoir établi la distinction entre l’IA consciente où l’expertise humaine reste primordiale et l’IA inconsciente où les décisions sont validées par des données purement statistiques, Hugues Bersini a identifié deux niveaux auxquels l’IA peut intervenir en droit. Selon lui, l’IA peut d’abord intervenir, et c’est peut-être la proposition la plus difficile à concevoir encore, en amont du droit. Par un cadenassage algorithmique, on peut imaginer pouvoir orienter les comportements humains et ainsi éviter les infractions. Les véhicules autonomes sonneront-ils ainsi bientôt le glas du contentieux de roulage ? L’IA peut ensuite intervenir plus en aval en tant qu’aide à la décision judiciaire par des raisonnements logiques automatisés notamment.

Hugues Bersini terminera en rassurant l’assemblée : l’informatisation du droit a ses limites et l’IA également. Celle-ci éprouve en effet de grosses difficultés à appréhender le contexte d’une situation, elle ne laisse en outre aucune place à la délibération, à la subjectivité et à l’intime conviction.

Les plus sceptiques ou les plus inquiets auront également été rassurés lors des ateliers de l’après-midi animés par Wolters Kluwer et Larcier (Editions Lefebvre Sarrut) à propos de l’intelligence artificielle. Les deux concurrents y ont présenté leur outil basé sur l’intelligence artificielle : Legal Insights commercialisé depuis peu par Wolters Kluwer et AIE (Augmented Intelligence Experience) en cours d’expérimentation chez Larcier. Si l’Intelligence artificielle et le machine learning sont au cœur de ces deux projets, ceux-ci ne visent aucunement à remplacer les avocats et, en outre, leur développement n’est possible qu’en se basant sur l’expertise de spécialistes juridiques. Ainsi, Legal Insights qui propose à l’avocat d’évaluer les chances de succès de son affaire en la comparant à 8000 décisions (publiées ou inédites) en matière de rupture de contrat de travail, est le fruit d’une co-création entre Wolters Kluwer et pas moins de 93 auteurs, experts et avocats, notamment du barreau de Mons et de Gand.

Si la technologie évolue, les avocats peuvent être rassurés : cette technologie ne menace par leur avenir mais vise à le faciliter.

 

Une boite à outils bien remplie

Après les multiples ateliers de l’après-midi, François Mazure, journaliste qui avait assuré le fil conducteur entre les exposés, reprendra la parole. Il se dira impressionné et envieux car les avocats semblent appartenir à une profession qui non seulement se tourne vers l’avenir mais n’hésite pas à s’interroger et à se remettre en question… sans attendre nécessairement qu’une réforme politique leur soit favorable.

La modernisation de l’avocat passera par la manière de se structurer, d’augmenter sa visibilité, de gérer ses relations aux médias, de vivre sa profession au quotidien en gérant tant son plan de carrière que son stress, en appréhendant les nouvelles technologies…. Toute une série de problématiques abordées au cours de cette journée qui aura ainsi permis aux avocats de mieux s’armer et de repartir du Dolce La Hulpe avec une boite à outils bien remplie.

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