Trois questions à Patrick Henry sur la formation des jeunes avocats

L’avenir de la profession d’avocat: faire évoluer la formation !

Le 26 février dernier, Monsieur Koen Geens, Ministre de la Justice, recevait des mains de Patrick Henry (ancien président de l’Ordre des Barreaux Francophones et Germanophone) et Patrick Hofströssler (ancien directeur de l’Orde van Vlaamse Balies) un rapport de plus de 600 pages consacré à l’avenir de la profession d’avocat. Les deux experts y proposent 38 recommandations qui doivent permettre à la profession d'évoluer. 

Pour vous permettre de décrypter ce volumineux rapport, nous avons isolé quatre thématiques : la formation, la discipline, le statut de l’avocat et l’influence des technologies. Nous avons posé à Patrick Henry 3 questions sur chacune de ces thématiques.

Premier volet: la formation des jeunes avocats.

 

Publié 06-03-2018

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Vous proposez de soumettre ceux qui souhaitent embrasser la carrière d’avocat à un examen, afin de sélectionner les candidats sur la base de leurs connaissances, motivations et compétences. Est-ce une sorte de numerus clausus ?

La formation professionnelle des futurs avocats nous paraît mériter plusieurs critiques. Du point de vue de l’Université, elles sont assumées. Les facultés de droit estiment n’avoir à former « que » des juristes généralistes et non des professionnels. L’Université pour le savoir. Le savoir-faire renvoyé aux centres de formation professionnelle. Avec le processus de Bologne, cette caractéristique s’est, en tout cas sous certains aspects, renforcée. Les matières de base sont toutes enseignées au cours du baccalauréat. Le mastère est consacré à l’approfondissement de quelques matières, qui ne seront pas nécessairement celles que le juriste pratiquera, et à un enrichissant – sur le plan humain – séjour à l’étranger. Mais les matières requises pour devenir non seulement un bon juriste mais aussi un véritable entrepreneur sont très largement ignorées : rédaction, communication, innovation, gestion économique, ressources humaines, maîtrise de l’outil informatiques (demain l’intelligence artificielle), … À une époque où la mobilité professionnelle est plus importante que jamais, phénomène qui va certainement s’accentuer, il faut constater que les jeunes qui sortent de nos facultés ne sont pas armés pour affronter les défis d’aujourd’hui et, certainement moins encore, ceux de demain.

Quant aux Centres de formation professionnelle, ils comblent tant bien que mal quelques lacunes mais ils paraissent écartelés entre deux nécessités : d’une part, assurer l’enseignement des quelques matières de fond insuffisamment acquises à l’Université ; d’autre part, ne pas arrêter indument des étudiants qui, après cinq années d’études, viennent encore d’en suivre une – et souvent deux – complémentaire(s). Il est bien connu que le pourcentage de stagiaires qui n’obtiennent pas leur CAPA est ridiculement bas.

D’où l’idée d’une sorte d’examen d’entrée au barreau après un cycle court de remise à niveau dans toutes les matières indispensables à la pratique du métier. Trois ou quatre mois intensifs de cours. Une épreuve éliminatoire. Seuls ceux qui l’ont réussie ont accès au serment (et à un deuxième cycle de cours axé sur les soft skills). Avec un statut social à construire pendant cette période car, en l’état actuel, les jeunes mastérisés qui s’y  inscriraient ne seraient plus étudiants mais pas encore titulaires d’une profession libérale. Ce n’est, certes, que quatre mois mais cela reste quatre mois.

Je dis bien un examen d’entrée et non un concours comportant un numérus clausus. L’idée est certes de ne laisser s’inscrire au barreau que des jeunes avocats qui ont démontré posséder le minimum d’aptitudes nécessaires mais nullement de calibrer cet examen de façon à cadenasser l’entrée dans la profession. La volonté est que l’on (re)devienne avocat par choix et non pour éviter d’avoir une plage blanche dans son curriculum vitae.

Nous cherchons des stagiaires excellents auxquels on souhaitera confier des responsabilités et accorder des conditions de travail (en ce compris une rémunération) à la mesure de cette excellence

 

Les avocats doivent manier de plus en plus de compétences autres que celles purement juridiques. Quelles sont celles que vous souhaiteriez développer pour les préparer à la pratique professionnelle ?

Un jeune avocat d’aujourd’hui doit, certes, maîtriser l’art de la parole et celui de la rédaction de conclusions. Mais tout cela s’est, aujourd’hui, fortement diversifié.

Hier, l’avocat concluait et plaidait. Sa chasse était gardée et il y évoluait en terrain conquis. Aujourd’hui, il doit être capable de suivre son client sur les terrains les plus divers, en ce compris d’abord dans les médias. Plaider aux assises ou intervenir de façon pertinente devant une caméra sont deux exercices très différents, mais aujourd’hui souvent complémentaires.  Plaider et accompagner son client dans un mode alternatif de règlement des conflits requiert aussi des expertises bien différentes.

Aujourd’hui l’avocat doit avoir compris l’entreprise de son client, deviner les pièges et les opportunités que de nouveaux textes, de nouvelles situations, de nouvelles possibilités de partenariat, … lui dessinent. Et il doit être à même de les lui servir.

Aujourd’hui, l’avocat doit scruter l’innovation, détecter celles qui lui permettront de rendre à ses clients les services les plus efficaces, au meilleur prix.

C’est en ce sens que nous disons que l’avocat de plaideur devenu conseiller doit se muer en accompagnateur stratégique. Ce n’est pas une vision « économique » du métier. C’est le constat de ce qu’attendent aujourd’hui les justiciables dans un monde surjuridicisé mais qui se détourne progressivement du judiciaire parce que celui-ci ne lui apporte pas de solution suffisamment rapide, économique et adaptée à ses attentes.

 

Vous proposez une réforme plus approfondie de la formation à moyen terme, où une année serait consacrée à la pratique professionnelle (fonctions judiciaires, notariat, juristes d’administration ou d’entreprise). Cette idée à largement séduit plusieurs secteurs, mais moins le notariat et les facultés de droit. Pouvez-vous nous l’expliquer ? Quel leur répondez-vous ?

En effet, nous ne voyons cette formule de CAPA raccourci – examen d’entrée que comme une formule d’attente dans la perspective d’une réforme plus ambitieuse que nous appelons de nos vœux.

Notre idée serait de ramasser l’essentiel des cours du mastère (en ce compris le séjour à l’étranger) sur la première des deux années qu’il compte. Quant à la seconde, elle serait déclinée en plusieurs options (dont, par exemple, une option notariat, une option fonction publique, etc.) : l’un d’elles serait l’option judiciaire, pour tous les étudiants qui se destinent soit à la magistrature, soit au barreau. Le programme de cette année spécialisée serait partiellement déterminé par les Ordres eux-mêmes, qui mettraient à la disposition des Universités les ressources nécessaires pour les enseigner (des avocats spécialisés et ayant accepté de suivre une formation pédagogique). Évidemment, une partie du programme comprendrait un « pré-stage », à suivre dans un cabinet d’avocat(s) ou auprès d’un magistrat.

Le programme du pré-stage devrait permettre à l’étudiant de se familiariser avec l’art de la parole et de la communication en général, avec la rédaction d’actes de procédure, la maîtrise des technologies et, notamment, de l’intelligence artificielle.

En contrepartie, la durée du stage serait ramenée à deux ans. Au cours de ces deux années, l’apprentissage des soft skills se poursuivrait.

Les facultés de droit s’opposent à cette vision pour les raisons exposées ci-dessus. Selon eux, il s’agit de professionnaliser un enseignement qu’ils veulent garder à un niveau suffisant de généralités. Mais peut-on toujours admettre aujourd’hui qu’après 17 années d’études un jeune étudiant ne soit pas encore prêt à affronter les défis – bien plus nombreux qu’auparavant – de l’entrée sur le marché du travail ?

Pour les notaires, les choses sont un peu différentes. Ils disposent déjà de la formule du manama (mastère na mastère). Et ils répugnent à l’abandonner. Mais nous n’avons pas entendu dans leurs bouches d’argument de fond dirimant.

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Patrick Henry
  • Avocat au barreau de Liège
  • Rédacteur en chef de la revue « Jurisprudence de Liège, Mons et Bruxelles » (J.L.M.B.)
  • Collaborateur scientifique de la faculté de droit de l’Université Liège
  • Président de la Conférence Libre du Jeune Barreau de Liège (1989-1990)
  • Membre du Conseil de l’ordre (1996-1998, 2001-2003)
  • Bâtonnier du barreau de Liège de 2007 à 2009
  • Président de l’Ordre des barreaux francophones et germanophone (AVOCATS.BE) de 2013 à 2016
  • Chef de la délégation belge au Conseil des barreaux européens (C.C.B.E.) de 2011 à 2013 et aujourd’hui président du Comité « Droits de l’homme » du C.C.B.E.
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