Rencontre avec les doyens des facultés de droit: UCL (4/5)

équipe décanale doyens UCLLes doyens des facultés sont responsables des choix qui orienteront la formation des juristes de demain. Mais qui sont-ils vraiment? Quelle vision chacun d'eux a-t-il des études de droit? Quel juriste chaque faculté entend-elle former?

Nous vous proposerons, chaque semaine, de découvrir l'interview d'un des 5 doyens des facultés de droit francophones du pays.

Quatrième numéro de cette série avec l'équipe de l'UCL (de dr. à g.; de bas en haut: Geneviève Schamps, Pierre d'Argent, Joëlle Cap, Kris Wauters, Pierre-Paul Van Gehuchten, Edoardo Traversa et Stéphanie Franck, actuellement en sabbatique, absente de la photo)

Quels conseils donneriez-vous à un étudiant qui vient d'entamer des études de droit ? Quelles sont d'après vous les compétences requises pour entamer ces études?

Tout dabord je le féliciterais de son choix: les études de droit offrent un bagage de rigueur et de polyvalence; ensuite je le mettrais en garde vis-à-vis de l'apparente facilité d'une matière qui semble s'exprimer dans le langage commun mais utilise celui-ci, le plus souvent, avec une rigueur toute particulière liée aux significations précises et techniques attachées aux mots; enfin, je l'inviterais à être curieux des mondes (culturel, social, économique, politique...) dans lesquels il vit: le droit se conçoit et trouve ses justifications notamment dans la question de savoir s'il peut contribuer à la lisibilité de ces mondes, à leurs connexions, à ce qu'ils puissent faire place à un idéal de justice.

Quant aux compétences, je mettrais en avant tout d'abord cette curiosité nécessaire: le droit est une discipline sociétale, acquérir une compétence en droit implique aussi une expérience sociale au sens large: le juriste sera un juriste dans la cité. Il devra donc se familiariser, au long de son parcours avec des outils de réflexion critique, par le recours aux perspectives d'autres sciences humaines, et/ou par la critique historique, et/ou par la démarche comparative...

Il y faut aussi un amour de la langue: de hauts magistrats ou des avocats au barreau de Cassation disent combien ils ne cessent d'apprendre... à lire et à écrire.

A vrai dire, il convient encore d'être apte à faire un pari sur le futur: les études de droit impliquent tout de même de se confronter à de sérieux volumes de matières... mais l'on s'aperçoit, lorsque l'on s'engage ensuite dans l'un ou l'autre des métiers auxquels ces études conduisent, que l'on n'a acquis comme bagage, tout volumineux soit-il, que les bases permettant de s'orienter dans la complexité des situations modernes: un discours de la méthode, en somme.

Je voudrais ici glisser dans cette réponse combien le métier de doyen, comme la plupart des métiers du droit, implique des collaborations et une vraie collégialité: vous aurez observé que les réponses qui vous avaient été fournies voici quelques années pour la faculté de droit de l'UCL (voir "Justement", N°s 29, 30, 31 et 32, octobre, novembre et décembre 2008) étaient des réponses «à deux voix»! Celles-ci sont le fait d'une équipe décanale qui travaille collégialement et réunit, outre le Doyen et la Présidente de l'Institut JUR-I (en charge de la recherche en sciences juridiques), les Vice-doyens en charge de lenseignement, des relations internationales, de la formation continue et des relations avec les milieux professionnels. Merci à mes collègues Geneviève Schamps, Pierre d'Argent, Edoardo Traversa et Stéphanie Francq, Kris Wauters!

Nous avions rencontré vos prédécesseurs en 2008. Les étudiants qui avaient été diplômés en cette année-là (année académique 2007/2008) étaient les premiers à avoir suivi la totalité de leur cursus universitaire selon la nouvelle organisation (baccalauréat/Master) imposée par la réforme de Bologne. 7 ans plus tard, quel bilan pourriez-vous dresser de l'application de cette réforme?

La réforme de Bologne avait certes conduit à des ajustements de programme; cependant, en Belgique, elle n'avait pas conduit à une révision dramatique de la formation en droit: les études universitaires en droit se déroulaient, avant comme après, sur 5 années. La réforme avait surtout été l'occasion de normaliser les parcours afin de faciliter la mobilité interuniversitaire. Nous reviendrons sur cette question de mobilité ci-après.

Comme toute réforme, celle-ci fait l objet d'évaluations, et les programmes d'études sont en adaptation constante. Nous sommes à cet égard attentifs aux informations qui nous parviennent des milieux professionnels, tout comme à l'évolution des enseignements dans les autres sciences sociales. La réforme avait été l'occasion d'ouvrir le programme de droit à des «mineures», c'est-à-dire une introduction à d'autres perspectives disciplinaires. Elle avait aussi été l'occasion d'un vaste chantier pédagogique, principalement en baccalauréat: rôle accru d'un conseiller aux études disponible aux étudiants, révision des processus d'encadrement, notamment des principaux cours magistraux, sensibilité accrue à des procédures de «pédagogie active» en liaison avec l'Institut de Pédagogie universitaire et des Multimédias: autant de chantiers qui ne sont pas des «one shot» mais impliquent, au contraire, un suivi permanent.

A l'heure actuelle, le debriefing de la réforme de Bologne est cependant largement dépassé par les urgences liées aux décrets Marcourt. Il n'est pas exclu que l'on constate, d'ici deux ou trois ans, un allongement factuel des études de droit (comme d'autres études longues) à cause de la réforme Marcourt: c'est en tout cas un constat que l'on a fait dans d'autres pays ayant opté, eux aussi, pour la capitalisation de crédits.

La mobilité des étudiants est-elle désormais bien réelle au sein de l'Union européenne ? Qu'en est-il de l'équivalence des diplômes?

Deux facteurs déterminant de mobilité permettent de répondre affirmativement: oui, la mobilité est aujourd hui réelle.

Le premier de ces facteurs est bien connu, il s agit des échanges Erasmus. Notre faculté est particulièrement attentive à cette opportunité, pour nos étudiants, de se confronter à d'autres systèmes juridiques, à d'autres modes d'enseignement et d'évaluation. Près de 200 de nos étudiants partent vers l'un de nos 80 partenariats en Europe du Nord comme du Sud, en Amérique du Nord ou latine, et demain, en Asie et en Australie... Nous constatons, avec beaucoup de plaisir et d'intérêt que ces partenariats sont de plus en plus nourris et exigeants: il ne s agit plus seulement d'échanges étudiants, mais aussi de collaborations dans l'enseignement et la recherche.

Un deuxième facteur ne cesse de se renforcer: il touche à l'internationalisation des métiers du droit. Dans les organisations internationales, dans les structures économiques, dans les ONG, mais aussi dans un nombre sans cesse croissant de cabinets d'avocats, le fait international est présent. Nos anciens étudiants en tiennent compte et nous essayons de les y préparer au travers d'un trend à l'internationalisation de nos enseignements. Concrètement, il s'agit de favoriser l'invitation, dans les enseignements de droit positif, de collègues étrangers qui permettent aux étudiants d'être confrontés à un autre point de vue normatif sur la matière étudiée.

A ces facteurs de mobilité s'ajoutent encore deux éléments, l'un technique et proprement juridique, l'autre pédagogique, voire technologique.

Le premier touche aux sources du droit: l'internationalisation croissante de celles-ci est aujourd'hui un fait majeur. La plupart des disciplines juridiques sont confrontées par exemple à la montée en puissance des droits fondamentaux, ou à l'extension des domaines couverts par le droit européen. Nos enseignements prennent bien évidemment ce facteur en considération: il conduit les jeunes juristes à intégrer tout naturellement diverses facettes de droit international comme autant d'éléments-clés commandant le traitement d un problème, même local!

Le second est l'un des effets associés aux "MOOC" cours (MOOCs LouvainX). On connait le principe de ces cours en ligne. Les étudiants associés à la mise en oeuvre de tels enseignements expérimentent très concrètement combien ils sont partie intégrante d'une communauté internationale d'apprenants: sans doute l'expérience n'est-elle susceptible de porter que sur certains enseignements de droit, elle n'en mérite pas moins d'être soulignée.

Ceci étant, pour l'accès aux professions règlementées et notamment à celle d'avocat, un diplôme de master en droit belge est exigé (sauf à réussir l'examen organisé par le Barreau): plein effet n'est donc pas donné aux diplômes de droit des autres Etats de l'Union. Régulièrement, des étudiants porteurs d'un diplôme de master français, luxembourgeois ou de tout autre pays s'inscrivent donc dans un programme d'équivalence. A certains égard, on le voit, le juriste reste encore le «régional de l'étape», attaché à la typicité de son système normatif. C'est un défi intéressant que d être confrontés à ces deux pôles, local et international, du marché du travail.

Qu'en est-il aujourd hui de l'apprentissage des langues au sein de votre faculté de droit?

L'apprentissage des langues est d'une importance cardinale. C'est vrai, depuis très longtemps, parce que nous sommes en Belgique. Mais ce qui vient d'être dit touchant à l'internationalisation renforce encore cette importance. Aujourd'hui, à côté du renforcement des cours de langues, nous développons un plan progressif de cours en langues. Ainsi, lorsque nos étudiants choisissent des cours à option, sont-ils aujourd'hui certains, dans chaque groupe d'option, d'être amenés à suivre un cours qui sera donné en anglais. Nous avons étendu cette formule à certains cours obligatoires: le cours de droit international public est désormais essentiellement en anglais. Par ailleurs, nous développons un partenariat privilégié avec la faculté de droit de la KuLeuven: dans ce cadre, nous procédons à l'échange de professeurs. Un de nos collègues va donner cours en français, à Leuven, tandis que son alter ego de Leuven vient assurer un enseignement à Louvain-la-Neuve, en néerlandais. Aujourd'hui, la formule existe soit pour des cours entiers (l'ensemble de la matière), soit pour des échanges plus ponctuels (quelques heures de cours). L'idée est de faire passer le message selon lequel le droit se construit et donc s'apprend «en stéréo»: il n'est pas possible de traiter sérieusement d'une question juridique sans maîtriser les bases documentaires en français et en néerlandais, sans évidemment négliger l'anglais dès que l'on aborde les aspects internationaux et européens de chacune des branches du droit.

L'offre de masters complémentaires est de plus en plus importante. Quels sont les masters de spécialisation proposés par votre faculté ?

Notre faculté est engagée dans cette offre de masters complémentaires, soit que nous offrions par nous-mêmes des masters complémentaires, soit que nous assurions cette offre en collaboration avec d'autres institutions universitaires. A l'heure actuelle, nous offrons, par nous-mêmes des masters complémentaires en notariat, droit européen, droit international et droit fiscal, ainsi que différents certificats. Nous offrons un master complémentaire en droits de l'homme en collaboration avec l'Université Saint-Louis et l'UNamur, et un master en droit de l'environnement et en droit public immobilier dans le cadre d'une collaboration avec l'UNiversité Saint-Louis.

Les  certificats sont des titres validant une formation continue, le plus souvent spécialisée (en droit des assurances, en droit bancaire et financier, par exemple) ou alors transversale par sa vocation (en médiation, par exemple). Il s'agit d'une formule intéressante, proactive, permettant d'aller rapidement au-devant de besoins professionnels précis en mobilisant vers des réponses pratiques notre savoir-faire de recherche et nos outils d'enseignement. Comme pour les masters, les certificats sont tantôt universitaires, tantôt interuniversitaires: plusieurs collaborations entre l'université de Namur, l'université Saint Louis et l'UCL sont en cours (expertise, médiation...).

Les universitaires sont de plus en plus nombreux et les auditoires de droit connaissent un grand succès. Pensez-vous que les étudiants sont trop nombreux à se lancer dans les études de droit?  Seriez-vous favorable à un numerus clausus? Que pensez-vous d'un système d'entrée sélectif comme il en existe en Suède ou en Grande-Bretagne?

Beaucoup de voix se font entendre pour affirmer qu'investir dans la formation de nos étudiants est l'un des investissements les plus rentables qui soient! On ne peut pas appeler de nos voeux une "société de la connaissance" et en même temps ne pas donner les moyens à ceux qui le souhaitent de tenter leaventure d une formation universitaire.

De surcroît, on voit aujourd'hui combien les études de droit constituent un socle polyvalent pour l'accès à l'emploi: métiers traditionnels du droit, certes (barreau, magistrature) mais aussi divers métiers de gestion ou d'encadrement dans les secteurs privé comme public. On trouve des juristes dans la vie sociale, économique, politique, culturelle, dans les ONG de développement ou citoyennes... Alors non, pas de numerus clausus pour les cellules grises!

Retrouvez également l'interview des 5 doyens dans le "Justement" de septembre et octobre.

Cliquez ici pour découvrir le "Justement" de septembre.

Cliquez ici pour découvrir le "Justement" d'octobre.

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Publié 06-10-2015

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