Rencontre avec les doyens des facultés de droit: Pascale Lecocq (ULg) (2/5)

En ce mois de septembre, nous laissons la parole aux doyens des facultés de droit.

Les doyens des facultés sont responsables des choix qui orienteront la formation de ces juristes de demain. Mais qui sont-ils vraiment? Quelle vision chacun d'eux a-t-il des études de droit? Quel juriste chaque faculté entend-elle former?

Nous vous proposerons, chaque semaine, de découvrir l'interview d'un des 5 doyens des facultés de droit francophones du pays.

Second numéro de cette série avec Pascale Lecocq, doyen des facultés de droit de l'Université de Liège.

Quels conseils donneriez-vous à un étudiant qui vient d'entamer des études de droit? Quelles sont d'après vous les compétences requises pour entamer ces études?

Assister aux cours, lire les manuels ou syllabi avec intérêt et se projeter aussi dans les métiers du droit afin de vérifier la pertinence de son choix et de pouvoir se réorienter après quelques semaines le cas échéant; et ce d'autant que le droit est enseigné à Liège dans une Faculté interdisciplinaire comprenant trois départements, réellement interconnectés, le droit, la science politique et la criminologie. Etre actif et motivé en profitant de toutes les aides, en présentiel et en ligne, qui lui sont proposées spécialement en 1er bac. Réaliser un planning rigoureux capable d'assurer un équilibre entre travail, culture et loisirs et, surtout, s'y tenir ! Rester attentif aux autres et curieux du reste du monde, en maintenant son apprentissage des langues

Quant aux compétences pour apprendre et aimer le droit, je dirai qu'il faut une bonne maîtrise du français, de la rigueur et de la précision, de la logique et de la curiosité d'esprit et, sinon le talent, du moins l'envie de comprendre la règle et le raisonnement qui la sous-tend et de communiquer, oralement ou par écrit, le fruit de ses réflexions. Le tout en conservant un regard critique et... autocritique.

Nous avions rencontré vos prédécesseurs en 2008. Les étudiants qui avaient été diplômés en cette année-là (année académique 2007/2008) étaient les premiers à avoir suivi la totalité de leur cursus universitaire selon la nouvelle organisation (baccalauréat/Master) imposée par la réforme de Bologne. 7 ans plus tard, quel bilan pourriez-vous dresser de l'application de cette réforme?

Je pense que la Déclaration de Bologne de 1999 et la réforme qui s'ensuivit ont permis une certaine uniformisation de l'enseignement supérieur dans l'espace européen et ont rempli, sans aucun doute, l'un des objectifs annoncés, à savoir accroître la mobilité des étudiants et des professeurs. Elle a aussi permis de réfléchir l'enseignement universitaire selon un certain canevas commun et de repenser en partie les programmes. En effet, d'une part, dans cette perspective d'ouverture, l accent a été mis sur la connaissance des autres systèmes juridiques et, partant, l'importance des langues, en multipliant les possibilités de suivre des cours de droit en d'autres langues que le français, dans les matières qui s'y prêtent le mieux, et en créant de nouvelles filières conjointes avec d'autres universités belges néerlandophones et européennes (Gand, Maastricht, Catane pour la filière de science politique...). D'autre part, en replaçant l'étudiant au centre de sa formation, les programmes ont été revus pour accroître la participation et le travail personnel de l'étudiant et les possibilités d'expériences en milieu professionnel. D'autres objectifs intermédiaires sont venus s'ajouter progressivement et, notamment, la mise en place d'un système d'assurance de la qualité où l'évaluation des programmes et des enseignements au regard des profils de compétences se systématise.

Cette internationalisation et ces évaluations permettent évidemment davantage la comparaison, tant des institutions d'enseignement que des pays, faisant craindre à certains une logique de marché inopportune. Cela ressort notamment de l importance que l'on a tendance à donner à certains rankings d'universités fortement médiatisés. A mon sens, une certaine concurrence force l'amélioration mais il faut à tout prix éviter que les offres de programmes soient pensées principalement dans une optique de marketing, tout comme il convient de s'assurer que l évaluation soit mise au service de l'enseignement et de la recherche, missions fondamentales des universités, et non l'inverse.

La mobilité des étudiants est-elle désormais bien réelle au sein de l'Union européenne? Qu'en est-il de l'équivalence des diplômes?

La place privilégiée de l'Université de Liège au coeur de l'Euregio explique, qu'en moyenne, nous accueillons plus d'étudiants que nous n'en envoyons dans d'autres universités, ce qui, par ailleurs, confère à notre institution une dimension internationale appréciable et appréciée. Pour une Faculté de droit, et donc une discipline qui se prête moins bien que d'autres à l'exportation, la mobilité est bien réelle, essentiellement durant le 1er Master, nos étudiants privilégiant sans conteste les formules Erasmus et Erasmus Belgica. Quelques conventions étrangères avec le Japon, le Québec ou encore le Brésil offrent de belles opportunités aux plus globe-trotters d'entre eux. La taille raisonnable de la Faculté de droit à l'Université de Liège présente l'avantage incontestable que chaque étudiant qui le souhaite partira soit vers les destinations Erasmus classiques (Berlin, Rome, Bologne, Barcelone, Seville, Londres, Prague...) ou encore, plus récemment, à Vilnius, Ljubljana., Wroclaw...

Au-delà du traditionnel séjour Erasmus, la Faculté de droit, grâce à une équipe de professeurs et d'assistants dynamiques, mais aussi au soutien financier du Fonds Simone David Constant, encadre et favorise la participation des étudiants à de prestigieux concours interuniversitaires internationaux. Chaque année plus de vingt étudiants rivalisent avec des équipes venues de tous les horizons, qu'il s agisse du Concours Croix-Rouge en droit international humanitaire, de l'European Law Moot Court, de l'International Roman Law Moot Court, du Concours international Jean Pictet, du Telders International Law Moot Court Competition, du Concours International d'Arbitrage ou encore du Prix de la Revue Lamy de la Concurrence. Ce sont là de belles occasions de mettre le droit en pratique et de développer ces soft skills qui font la différence.

La personne titulaire d'un master en droit national d'un pays étranger, si elle souhaite accéder aux professions juridiques réglementées en Belgique, doit faire la preuve de la connaissance de différentes matières de droit belge jugées indispensables. A cet effet, les universités proposent l'admission au sein de leurs études de droit avec un programme aménagé dit «d'équivalence». Pour les titulaires d'un diplôme de 2ème cycle en droit national (cinq ans - 300 crédits) délivré par une université européenne, ce programme aménagé est organisé en une année d'études unique. A Liège, en droit, nous accueillons chaque année une vingtaine d'étudiants, venant régulièrement des pays présentant certains liens de proximité avec la Belgique (France, Congo, Mali, Luxembourg...) et d'autres plus occasionnellement (Italie, Grèce, Turquie, Chine, Brésil, Madagascar...). Des étudiants français ou luxembourgeois viennent parfois à l issue de leur bachelier en droit; ils sont alors admis en master en droit avec une année de crédits complémentaires, programme qui est parfois allégé au bénéfice d'un séjour Erasmus effectué dans une université belge pendant leur bachelier.

Qu'en est-il aujourd'hui de l'apprentissage des langues au sein de votre faculté de droit?

Dans notre pays où les trois langues nationales sont aussi les langues judiciaires pratiquées dans les cours et tribunaux, par les juges et les avocats, l'importance des langues n'est évidemment plus à démontrer. L'étudiant en droit choisit une langue dite «majeure» parmi l'allemand, l'anglais ou le néerlandais, qu'il maitrisera de façon progressive tout au long de son cursus: un cours de langue usuelle et juridique par petits groupes en Bloc 1, suivi en Bloc 2 d'un cours de terminologie juridique puis, en dernière année de bachelier et durant chaque année du master, au moins un cours de droit en langue étrangère.

En outre, parce que le juriste doit pouvoir accéder à l'ensemble de la jurisprudence et de la doctrine publiées en néerlandais, l'étudiant devra au moins pouvoir lire des textes juridiques en néerlandais, et parce que le français et le néerlandais ' ouvrent certes pas toutes les portes, il devra, s'il a opté pour le néerlandais comme langue majeure, pouvoir faire le même exercice de connaissance passive soit en anglais, soit en allemand. Enfin, parce que Liège est à l'est de la Belgique, aux portes de la Communauté germanophone, quelques cours sont proposés tant en français qu'en allemand.

L'offre de masters complémentaires est de plus en plus importante. Quels sont les masters de spécialisation proposés par votre faculté?

La Faculté offre trois principaux masters de spécialisation.

Le Master en notariat est une condition légale d'accès à la profession de notaire. Il est caractérisé par une formation interdisciplinaire en droit immobilier, droit patrimonial des familles, droit des sociétés... dans tous leurs aspects, tant civils qu administratifs et fiscaux. 

Le Master en droit fiscal couvre la fiscalité belge, européenne et internationale par des spécialistes du domaine. Organisée en modules et à horaire décalé, cette formation en droit, au coeur de la collaboration entre le Département de droit et HEC-Ecole de gestion, est accessible aux diplômés en droit et en gestion.

Enfin, le Master de spécialisation en droit européen, droit de la concurrence et de la propriété intellectuelle, existe en version Full English (LLM in European Union Competition and IP law) et en version bilingue français-anglais. Il est conçu pour les besoins de la profession et dispensé par d'éminents praticiens et experts académiques. Dans ce domaine de pointe à dimension européenne, ce master est la formation qui accueille le plus d'étudiants étrangers.

Par ailleurs, à la suite de l'obtention du grade de master, les possibilités de spécialisation sont accrues par la possibilité d'obtenir un second master dans une autre finalité en 30 crédits seulement. A cet égard, la Faculté présente à Liège la spécificité de proposer des finalités spécialisées par matière juridique (droit privé, droit public et administratif, droit des affaires, droit social ou droit pénal), pouvant répondre aux besoins de spécialisation rencontrés par les juristes au gré de la progression de leur carrière; il s'agit là d'un programme plus léger et plus aisément compatible avec l'exercice d une profession.

Les universitaires sont de plus en plus nombreux et les auditoires de droit connaissent un grand succès. Pensez-vous que les étudiants sont trop nombreux à se lancer dans les études de droit?  Seriez-vous favorable à un numerus clausus? Que pensez-vous d'un système d'entrée sélectif comme il en existe en Suède ou en Grande-Bretagne?

Pour répondre à la première de ces questions, ce ne sont pas les facultés et leurs doyens qu'il convient d interroger, spécialement à une époque de financement au nombre d étudiants...  mais les professions concernées. Et encore, faut-il analyser la situation de manière objective et chiffrée afin d'éviter toute tentation de protection corporatiste. En revanche, personnellement, je me prononcerai contre toute sélection à l'entrée des études supérieures universitaires; notre système d'enseignement secondaire présente des disparités telles, avec parfois une motivation des étudiants toute relative, qu'il convient de laisser à chaque étudiant qui fait le choix important de mener des études supérieures de faire ses preuves à l'Université même, au terme, au moins, de la première année de la formation à laquelle il aspire.

En tant que juriste, j'insisterai évidemment sur le caractère polyvalent des études de droit et sur la multitude de voies qu'elles ouvrent. Chacun peut trouver à exercer les compétences acquises dans des domaines ou des fonctions qui correspondent à ses aspirations profondes et déployer ses compétences à tous les niveaux de l'entreprise ou de la fonction publique. Réduire les métiers du droit aux professions juridiques classiques, avocat, magistrat, notaire... ne reflète pas la richesse des potentialités qu'offre un diplôme universitaire de juriste.

Retrouvez également l'interview des 5 doyens dans le "Justement" de septembre et octobre.

Cliquez ici pour découvrir le "Justement" de septembre.

Cliquez ici pour découvrir le "Justement" d'octobre.

Cliquez ici pour découvrir l'interview d'Etienne Montero, doyen de la faculté de droit de l'Université de Namur (1/5).

Publié 22-09-2015

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