Jean-François Furnémont : L’émoi, la loi, la liberté #JeSuisCharlie

Carte blanche : Jean-François Furnémont

http://communities.kluwer.be/media/4161/_legalworld_uploadedimages_home_home_5_carte_blanche_image001-10.jpgSollicité à chaud par "Justement" pour commenter l'attentat commis contre Charlie Hebdo, ma première réaction fut de rester figé dans l'émoi et de tenter de décliner l'invitation. Comment sortir d'une telle émotion? Et qu'écrire au sujet d'une telle horreur? Pour un ancien étudiant en journalisme qui avait, voici plus de vingt ans, consacré son mémoire à la création toute récente de "Reporters sans frontières" et qui se demandait comment, après toutes ces années de combat pour la liberté de presse - un combat né en France! - on puisse en arriver à devoir supporter de tels événements, la tâche était encore plus ardue.

Mais c'est aussi ce souvenir-là qui, finalement, m a poussé à accepter l'invitation, à dépasser l'émotion et à penser à ce qui pourrait désormais guider l'action.

C'est assez naturellement que, pour une revue de juristes, ma réflexion s'est tournée vers la loi et que, pour un citoyen engagé sur divers terrains en faveur de la liberté d'expression et la liberté de presse, elle s'est ensuite tournée vers la liberté.

La loi... Dans le domaine du droit, deux champs d'action apparaissent et, si agir sur l'un semble plus nécessaire que jamais, il convient en même temps de veiller à ne pas nuire à l'autre: il s'agit de la sécurité publique d'un part, et de ses conséquences pour les libertés publiques d'autre part.

Depuis le 11 septembre 2001, de nombreux progrès ont été accomplis: définition commune du terrorisme, facilitation des extraditions, gel des biens des personnes et des organisations liées au terrorisme, coopération renforcée entre les services de renseignements... Mais le Belge Gilles de Kerchove, qui coordonne ces efforts au niveau européen, a eu souvent l'occasion de répéter que l'on pouvait mieux faire. Certaines informations parues depuis le 7 janvier semblent bien le confirmer, comme par exemple en matière de retour des djihadistes partis combattre en Syrie, en Irak ou ailleurs. Or, la Belgique est, paraît-il, le pays européen qui fournit le plus gros contingent de djihadistes à la Syrie. Et il y a bien en la matière une stratégie d'instiller la haine et une machine à fabriquer des fondamentalistes, à laquelle la puissance publique doit répondre.

Toutefois, toute initiative en matière de sécurité publique n'est pas bonne à prendre, et l'on a malheureusement vu, depuis quelques années, que la sécurité publique a parfois servi de cache-sexe à des pratiques de surveillance de masse qui menacent notre liberté.

Cet autre aspect des enjeux législatifs nous amène donc au second et principal domaine d'action: la liberté, et les deux plus fondamentales d'entre elles, celles sans lesquelles la démocratie s'effondre: la liberté d'expression en général et la liberté des médias en particulier. C'est peu dire qu'elles sont de plus en plus attaquées, y compris dans les démocraties que l'on dit les plus avancées et où s'accumulent les sujets dits tabous (la religion, le nu, le sexe, la mort..) et ses conséquences: les films que l'on veut interdire (souvenons-nous des attentats contre les cinémas qui diffusaient "La dernière tentation du Christ" de Scorsese), les oeuvres d'art qu'on ne veut plus voir exposées (il faut lire "L'art et la censure" de Thomas Schlesser pour réaliser combien c'est un sujet contemporain), les publicités que l'on condamne (souvenons-nous des réactions aux campagnes provocantes d'Oliviero Toscani pour Benetton)... Le cas de Charlie Hebdo illustre jusqu à l'horreur ce climat de plus en plus suffoquant: on commence par un procès (et, à cet égard, je ne peux que recommander le film "C'est dur d'être aimé par des cons" de Daniel Leconte), on poursuit en incendiant le siège du journal au cocktail Molotov, et on termine par un massacre comme la France n'en a jamais connu. Il faut donc les défendre, ces libertés! Les occasions ne manquent pas, et cela peut passer par des petits gestes tout simples: soutenir Amnesty International tous les 10 décembre en achetant une bougie, soutenir Reporters sans frontières tous les 3 mai en achetant leur album...

Cela serait déjà un premier pas, mais cela ne suffit pas. "Le Canard Enchaîné", autre journal menacé, a pour slogan "La liberté de la presse ne s'use que si l'on ne s'en sert pas". Et justement, on ne s'en sert pas assez! La baisse constante des chiffres de vente de la presse en général (et les succès des titres qui font un usage peu ragoutant de la liberté de la presse en particulier) en attestent année après année: nous sommes de moins en moins nombreux à nous informer (je veux dire de manière active, en posant l'acte d'acheter un quotidien ou un hebdo) et de plus en plus à être mal informés, voire pas informés du tout. A rebours de ce constat, dès le 7 janvier, #jesuischarlie a fait le tour de la planète. Se serait-il passé quelque chose? Tous ces Charlie ne sont pas des lecteurs de Charlie Hebdo, loin s'en faut, mais tous ont eu conscience que c'étaient des combattants de la démocratie qu'on venait de sauvagement assassiner. Tous ont contribué à cette inattendue, spontanée, universelle et pour tout dire formidable mobilisation du 11 janvier, qui peut nous donner des raisons d'espérer. Espérer que l'on s indigne davantage des atteintes commises contre la liberté de la presse, y compris au sein même de l'Union européenne, comme par exemple en Hongrie. Espérer que l'on se remette à acheter un journal, car la liberté d'une presse gratuite ou d'une presse qu'on n'achète plus, est-ce encore la liberté? Espérer que l'on porte en tête des ventes des romans et des essais qui nourrissent l'humanisme plutôt que ceux qui dissertent sur les (pas si graves?) déportations d'hier ou sur les (nécessaires?) déportations de demain et exploitent des haines recuites au point de nous faire douter que la bête soit morte. Espérer que l'on puisse encore trouver un espace où discuter des religions et des horreurs commises en leurs noms pendant des siècles. Espérer que l'on ne parle plus jamais de restaurer un hallucinant délit de blasphème. Espérer que l'on arrête de nous bassiner avec la question de savoir "si on peut rire de tout".

Cette espérance a grandi ces derniers jours. Soyons optimistes et espérons aussi que cela durera plus longtemps que le temps de l'émoi, au grand bénéfice de la loi et de la liberté, aujourd hui mises à bien rude épreuve. 

Jean-François Furnémont a été Directeur général du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) de 2003 à 2014. De 2008 à 2014, il a également été membre du Bureau de l’EPRA, la plate-forme européenne des autorités de régulation des médias audiovisuels, d’abord en tant vice-président (2008-2011) puis de président (2011-2014). Licencié en communication de l’ULB, il est aussi titulaire d’une maîtrise en relations internationales et politique européenne de l’ULG) et d’un certificat interuniversitaire en finances publiques de l’UCL et l’ULG. Jean-François Furnémont est désormais fondateur et associé de Wagner-Hatfield, un cabinet de conseil en affaires publiques, régulation et développement stratégique basé à Bruxelles. Il est également membre du comité scientifique de la "Revue du droit des industries de réseau" (RDIR).

Cette "Carte blanche" est parue dans le "Justement" de janvier 2015.

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Publié 15-01-2015

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