Interview de Maurice Krings, dauphin du barreau de Bruxelles

Monsieur Krings a récemment été élu dauphin du barreau de Bruxelles.  Les autres candidats étaient Me Marie-Françoise Dubuffet et Me Arnaud Jansen (lire notre article ici).

LegalWorld vous proposera prochainement une interview du bâtonnier élu pour l’année judiciaire 2018-2019, Maître Michel Forges.  En attendant, nous avons rencontré son futur dauphin qui envisage ses missions futures non pas comme une réponse à une crise, mais comme une opportunité, une chance une saisir : « Écouter, analyser, poser les bons constats et prendre les décisions les plus judicieuses afin que notre transition soit la plus fluide possible sans pour autant perdre son âme : voici ce à quoi je m’engage».  Telle était la synthèse que l’on pouvait lire sur son site de campagne.

Publié 19-06-2018

Delphine Reman
mauricekrings

Maurice Krings, tout d’abord, nous vous félicitons chaleureusement pour votre élection. Revenons, si vous le voulez bien, sur quelques thèmes importants de votre candidature…

Je vous remercie. Je tiens tout d'abord à saluer le fair-play de la campagne électorale qui s'est achevée. Me Dubuffet, Me Jansen et moi sommes avant tout des Confrères et nous n'avons cessé de l'être tout au long de la campagne. S'agissant du résultat du scrutin, je voudrais vous dire que je l'ai accueilli avec émotion, mais surtout sans triomphalisme aucun. Les enjeux des débats actuels concernant le barreau sont fondamentaux et je suis conscient de l’ampleur de la charge de travail que mes futures fonctions impliqueront. Je suis heureux de pouvoir les entamer sous le bâtonnat de Me Michel Forges. Ce travail ne peut se réaliser qu'en équipe. C'est la fonction d'un conseil de l'Ordre.

Le rapport PH2 propose de de ramasser l’essentiel des cours du master de droit sur une année, et de décliner la deuxième en plusieurs options, dont la magistrature et le barreau (lire ici l'interview de Patrick Henry). Les facultés de droit s’opposent à cette vision, car elles ne souhaitent pas professionnaliser un enseignement qu’elles souhaitent général. Qu’en pensez-vous ? Le barreau ne doit-il pas mieux collaborer avec les universités ? (lire aussi notre compte-rendu de la rencontre entre les barreaux et le secteur académique francophone

Il est exact que les universités ne souhaitent pas devenir une école professionnelle. C'est le barreau qui continuera à prendre en charge la formation initiale aux stagiaires – qui existe déjà – mais en la rendant davantage qualifiante. J'entends par là que l'avocat stagiaire doit avoir, au terme de cette formation initiale, le sentiment qu'il a reçu un bagage de formation qui le rend à apte à entamer pratiquement le métier d'avocat, à la différence de ce qui s'observe parfois actuellement lorsque le stagiaire termine sa formation initiale avec le sentiment d'avoir entendu une répétition de ce qu'il avait déjà appris à l'université. C’est dans cette optique que l’O.B.F.G. (AVOCATS.BE) a préparé une réforme de cette formation initiale. J’ai entendu dire à ce propos qu’il s’agirait d’une « réformette ». En réalité cette réforme poursuit des objectifs ambitieux : relèvement du niveau qualitatif des professeurs, relèvement qualitatif des compétences que le jeune avocat stagiaire devra avoir acquises au terme de la formation initiale et enfin relèvement qualitatif du niveau des exigences attendues lors des examens. Tous ces objectifs ne pourront être atteints que par une étroite collaboration entre les écoles de formation des barreaux et les universités.  Au cours de la campagne électorale, j’ai plusieurs fois proposé au barreau de Bruxelles de se fixer des objectifs élevés au niveau de l’implémentation à Bruxelles de ce nouveau règlement. Bruxelles est en effet de très loin le barreau belge qui comporte le plus de stagiaires. Je demanderai au futur bâtonnier Michel Forges, de pouvoir être associé avec le membre de son conseil en charge de la formation du stage et en concertation avec la commission du stage, aux travaux de mise en œuvre de ce nouveau règlement. 

Vous défendez l’idée que le barreau doit rester aux avant-postes sur la question de l’Intelligence Artificielle. Le barreau de Lille a pris les devants et s’est engagé dans la voie de la co-création (lire ici notre compte-rendu de l'Electrochoc numérique). Comment envisagez-vous cela ? Avez-vous des projets concrets ? Vous parlez d’un élargissement du périmètre de la profession…

L’intelligence artificielle est une réalité. Des domaines du droit pourraient aisément se prêter à une intelligence artificielle très efficace. J’en ai fait l’expérience dans certaines matières qui relèvent de mon domaine d’activité. Sachant que l’intelligence artificielle se base sur le traitement de données et que ces données sont principalement les jugements et arrêts prononcés par les juridictions de notre pays, la question primordiale est de savoir comment des éditeurs de logiciels auront accès à ces données. Selon moi, les jugements et arrêts doivent être d'un accès réservé aux acteurs du droit. Selon moi, le barreau doit être très vigilant, c'est-à-dire proactif, pour que ces données ne soient pas "marchandisées" au profit d'éditeurs de logiciels. En outre, les logiciels d’intelligence artificielle devront être rendus accessibles à toutes les avocates et tous les avocats sans exception, sous peine de voir s’instaurer une profonde fracture dans le barreau entre les avocats pouvant se permettre l’acquisition de licences d’utilisation de ces logiciels et ceux qui ne le pourront pas. Je ne veux en aucune manière d'une telle fracture. Une négociation doit donc s’établir entre le barreau et les éditeurs de logiciels. Des contacts en ce sens ont déjà été établis et devront s’intensifier. Je ne conçois pas que le barreau reste inactif face à des enjeux pareils. 

Par ailleurs, l’intelligence artificielle impliquera sans doute une diminution du volume de travail susceptible d’être traité par des avocats. J'entends par là le travail classique de défense en justice et davantage encore dans le domaine de la consultation ou du conseil. Ce fait pourrait conduire le barreau à devoir réfléchir au périmètre de la profession, c’est-à-dire aux activités que pourraient exercer les avocats en dehors du domaine traditionnel qui est le leur (la représentation et la défense en justice, ainsi que le conseil et la consultation juridique). Je compte en parler au Bâtonnier élu, Me Forges et forme le vœu que cette question soit inscrite à l'ordre du jour du conseil de l'Ordre qui poursuivrait ainsi les réflexions entamées sur ce sujet sous le bâtonnat de Me Sculier en réponse aux propositions des deux rapporteurs du ministre de la justice, Me Henry et Me Hofströssler.

Vous synthétisez les valeurs sous-jacentes à votre programme en un mot : la solidarité. Elle manque, selon vous, dans le paysage juridique actuel ?

En réalité, pendant la campagne électorale, j’ai plusieurs fois fait référence à l’image d’une cordée d’alpiniste. C’est une image qui me parle beaucoup parce que dans ma jeunesse j’ai beaucoup pratiqué ce sport. J’y ai appris que la survie de la cordée dépend de l’attention que chacun porte à celui ou celle qui le précède ou le suit. Je transpose cette image au barreau. Le barreau de Bruxelles regroupe plus de 4.500 avocats qui pratiquent la même profession mais dans des conditions très différentes. La solidarité est nécessaire pour que toutes les avocates et tous les avocats disposent des outils leur permettant d'exercer leur profession dans des conditions optimales notamment sur le plan de la qualité du service donné au client. Le barreau tout entier peut avoir à pâtir de l'incompétence ou du manque de formation de quelques-uns. C'est là que la solidarité peut avoir sa place. Même si les avocats sont concurrents entre eux (et la concurrence est parfois féroce !), il est nécessaire que le barreau veille à ce que le travail des avocates et avocats soit exemplaire, aux yeux tant du public que de nos gouvernants, pour qu'ils gardent (ou retrouvent) confiance dans la qualité de leur travail. Comment atteindre cet objectif ? Au cours de la campagne électorale, j’ai également exposé que le barreau doit davantage mettre à la disposition des avocates et avocats des outils leur permettant de bien exercer les missions qui sont les leurs. Le barreau peut faire en sorte que lorsqu’un avocat est chargé d’un dossier, la qualité du service presté soit exempte de reproche. Je pense que le barreau pourrait prendre exemple sur ce que font d’autres professions comme les notaires ou les experts comptables dont les organes professionnels sont un vrai outil à la disposition de leurs membres. Tout cela serait réalisable si les avocats faisaient davantage preuve de solidarité entre eux plutôt que d’un individualisme d’un autre temps. La solidarité des avocates et avocats entre eux sera l’un des facteurs qui fera rentrer le barreau dans le XXIème siècle. Je suis confiant. Depuis que le résultat des élections est connu, j'ai reçu des quantités de messages de Confrères me disant qu'ils sont prêts à œuvrer dans cette voie.

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