Carte blanche: Michel Forges: Touche pas à ma structure!

Michel ForgesDans une superbe et roborative chronique judiciaire (J.T., 2014, pp. 80 et s.), Patrick Henri posait les questions:

‘Êtes-vous grenouille ou pingouin? Sommes-nous des batraciens ou des alcidés?

Nous laisserons-nous progressivement engourdir par la chaleur montante dans la douceur intra-utérine de nos vieux palais de justice ou serons-nous capables d’un bond salvateur?

Nous laisserons-nous surprendre par l’explosion d’un système juridique de plus en plus obsolète ou parviendrons-nous à lui imprimer les changements indispensables pour qu’il continue à assumer son rôle dans le village global interconnecté du XXIe siècle?’.

Ces questions sont pertinentes. De très nombreuses publications les reprennent, en des termes plus ou moins angoissants. Les enquêtes et les colloques concordent. Des pistes sont esquissées, des bibles circulent.

La nécessaire évolution de la profession d’avocat est à l’image du réchauffement climatique: tout le monde en parle, et un consensus de plus en plus large existe quant aux causes des difficultés: tout va mal, la crise de la justice dégénère et l’ubérisation du droit prospère; la gangrène est là, des amputations sont annoncées.

Or tout n’est pas ‘bespreekbaar’; je ne suis ni une grenouille, ni un pingouin, mais un avocat heureux de l’être, et si je dois devenir un agent économique comme les autres, je n’entends pas que la transformation s’opère au prix d’une renonciation à l’indépendance ou au secret professionnel.

Je n’entends pas davantage adhérer à un discours qui voudrait que les petites et moyennes structures soient privées d’avenir.

Entreprise jouissant de la liberté d’entreprendre, j’entends défendre avec force mon droit de travailler dans la structure de mon choix.

Il faut lutter? Que ce soit d’abord contre tout modèle imposé, qui voudrait que seules auraient des chances de survivre les ‘structures à envergure mondiale, multidisciplinaires, multispécialisées, multilingues, multinationales’.

L’indépendance et l’individualisme ne sont certes pas indissociables, et nul ne songe à mettre en cause l’excellence des services donnés par les grandes structures et les avocats performants qui y travaillent.

Mais, présenté comme le seul salut possible, le modèle de l’usine juridique - l’expression est exagérée, c’est une image - fait songer au syndrome des habits de l'empereur ; appliqué à la médecine, il conduit à présenter comme un bien un hôpital conçu comme une chaîne de montage, où les patients, en file indienne, sont traités par des chirurgiens qui répètent le même acte à longueur de journée.

Qui ne voit que de tels chirurgiens préparent le terrain des robots qui les remplaceront? Qui ne voit que le roi est tout nu?

Le client n’attend pas de son avocat les actes qu’une plate-forme peut lui donner; et l’avocat qui fait juste aussi bien qu’une plate-forme ne devrait pas s’accrocher.

Une récente enquête relevait que même en droit des affaires, la première attente du client d’un avocat est d’être écouté, de se sentir compris et soutenu, dans un contexte empathique.

Le mot ‘avocat’ s’écrit encore au singulier, tout comme l’indépendance et la liberté.

La loi, le juge, le public, le cinéma, la presse, l’aide juridique, la déontologie, les éloges funèbres, l’Histoire ne connaissent que l’avocat, personne physique dotée notamment des traits de la personnalité et de l’intériorité ; d’où viendrait-il que le cœur de cette personne de chair et de sang devrait se fondre dans une «  structure » déterminée ?

Le propos n’est pas de regretter la disparition - confirmée par les statistiques - de l’avocat isolé. Mais de faire ce constat: l’avocat de petite ou de moyenne structure n’est pas forcément un avocat du passé, qui s’accrocherait à sa robe comme à sa machine à écrire, au vieux palais ou à des usages surannés.

L’avocat de petite ou de moyenne structure ne se reconnaît pas dans les plaideurs de Racine, et n’est pas fier de son titre comme de sa petite plaque en laiton.

Oui, on peut avoir une petite structure et être de son temps, placer ses dossiers dans le cloud, utiliser l’’e-deposit’ et se réjouir du wi-fi urbi et orbi.

On peut même avoir une petite structure et se préoccuper de sa rentabilité ou de son rayonnement.

A l’heure où les plus grosses structures sont confrontées plus que d’autres aux défis de l’ouverture de leur capital à des tiers, de la multiplication des conflits d’intérêts ou du développement des ‘alternative business structures’, ce n’est pas la division qui importe, mais la sauvegarde de la diversité : serrons-nous les coudes !

Cette sauvegarde de la diversité pourrait commander de lutter contre une fragmentation de la profession qui conduit à ce que seuls les avocats justifiant de formations spécifiques - des ‘avocats attestés’ - puissent accomplir certaines missions.

Elle rend souhaitable, par exemple, l’utilisation de ‘pépinières’ ou de services communs, la recherche de solutions permettant de réduire les obligations de comparution aux audiences à des  fins administratives -remplaçables par un échange d’e-mails-,  ou l’obtention d’un accès direct aux fichiers (registre national, fichier des saisies…).

Grandes ou petites, les structures des cabinets d’avocats ne peuvent ignorer ce qui relie les «biens de confiance» aux personnes physiques qui les offrent: les biens de confiance, ce sont avant tout des liens de confiance.

A un moment donné, ‘le courant passe’, comme par magie, et tout-à-coup, fût-ce pour une question de pure technique, le client se sent porté par ‘son’ avocat, dans une relation faite d’intériorité et d’empathie.

La structure n’y est pour rien ; l’avocat y est pour tout.

Michel Forges est avocat au barreau de Bruxelles depuis 1982, ancien assistant à l’UCL (1985-1991), maître de conférences à l’Université de Mons depuis 1991, auteur de nombreuses publications en droit des saisies et des sûretés, candidat aux élections au dauphinat qui se tiendront au barreau de Bruxelles en juin 2016.

Cette carte blanche est parue dans le «Justement» de mars 2016.

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Publié 17-03-2016

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