Carte blanche: Geert Somers: Pour une réaffectation digne du Palais de Justice de Bruxelles

Notre pays et plus particulièrement Bruxelles sont, depuis quelques jours, le centre de toutes les attentions.

Non seulement la Belgique, mais l'ensemble de la communauté internationale doit assumer sa responsabilité et conjointement lutter contre cette forme de terrorisme qui menace notre modèle de société. Pour y arriver, nous devons tout d'abord poursuivre une meilleure justice au niveau mondial. Et cela requiert une coopération et un dialogue intensif.

Bruxelles pourrait, en réhabilitant son palais de Justice, proposer un "espace justice" où nous serions tous mis au défi de réfléchir sur la justice et l'équité partant d'un système de valeurs communes.

Voilà de quoi précisément traite l'opinion de Geert Somers, avocat au barreau de Bruxelles.

Il a récemment été rendu public que le Fonds mondial pour les monuments (The World Monuments Fund, WMF) a placé le Palais de justice de Bruxelles sur sa liste bisannuelle des monuments les plus menacés du monde. Qui aurait cru cela? L’édifice le plus imposant de notre pays serait victime de sa taille énorme et son avenir ne pourrait être garanti que par une ‘réhabilitation totale’. En d’autres termes, nous avons besoin d’un vrai ‘plan de sauvetage’, d'autant plus que nous savons que les échafaudages ne vont pas disparaître avant 2026, et que dans l'intervalle, l’édifice continuera de se dégrader.

Le ‘masterplan’ existant pour le Palais de justice de Bruxelles, comme il a été approuvé il y deux ans par le Conseil des ministres, est pour le moins décevant. Face à cela, le Palais de justice conserverait ses activités judiciaires, mais seulement en matière civile. L’espace ainsi libéré deviendrait plus accessible pour le grand public avec l’ouverture de sa coupole de 104 mètres. Dans les étages inférieurs, à la hauteur des Marolles, des espaces seraient libérés pour l’horeca et des services commerciaux et culturels. Pire encore, il y aurait un centre commercial gigantesque comparable à la surface commerciale du Wijnegem Shopping Center.

Pourrions-nous laisser une telle chose se passer sans ouvrir un débat de société plus large? Lors de la première publication du masterplan, je trouvais l’attention accrue apportée au Palais de Juste ainsi que son ouverture plus active envers les citoyens et les touristes positifs. Cependant, le point de vue général concernant l’avenir de l’édifice est tout sauf ambitieux. Pourquoi ne choisissons-nous pas une réaffectation totale et digne du Palais de justice au service de la justice mondiale? Une réaffectation qui nous offrirait l’occasion, sans précédent, de mettre la Belgique sur la carte mondiale d’une façon positive, comme avec notre Constitution très progressive lors de la création du pays. Le Palais de justice a été mis en service il y a 130 ans. A l’époque, il y avait beaucoup de critiques vis-à-vis de l’architecture du mastodonte, considérée beaucoup trop grand pour l’échelle humaine. Pas étonnant si vous savez que le Palais de justice est plus grand que la Basilique Saint-Pierre à Rome! La superficie bâtie est d’environ 3 hectares et il y a presque 300 salles et locaux à l’intérieur. Mais c’est exactement cette mégalomanie, l'intimidation délibérée de la philosophie de la justice dans le 19ème siècle, qui rend l’édifice si captivant et qui offre des opportunités pour un projet grand et totalement innovant.

Fonction symbolique

Mon appel à un masterplan ambitieux va bien au-delà de ce qui est sur la table pour l’instant. À partir d'une vision d’avenir pour notre pays et d’un désir pour plus de justice dans le monde, je propose de donner une nouvelle fonction symbolique à l’ensemble de l’édifice, sans compromettre totalement la destination judiciaire d’origine. Pas une justice pour intimider le citoyen, mais comme un défi positif pour notre société. En effet, nous pourrions en faire un espace dans lequel la justice comme partie essentielle de l’état de droit est étudiée et mise en exergue dans un contexte historique, actuel et évolutif. Un espace où on pourrait mener un débat multidisciplinaire en matière de ces notions, entre autres d’un point de vue juridique, psychologique et philosophique. Un lieu de rencontre mondial ainsi qu’un point de référence tant pour les enfants que pour les adultes autour du thème de la justice. Pas seulement une justice punitive, mais surtout une justice préventive des excès criminels. Un espace justice où le visiteur est constamment mis au défi de réfléchir à la justice. Grâce à la taille du palais, cela peut se produire à de nombreux égards. Dans le concept, je vois entre autres une collection permanente des œuvres d’art ayant comme sujet la justice (et il y en a beaucoup, allant des classiques comme les Juges Intègres au graffiteur contemporain Banksy) ainsi qu’un centre de recherche international avec une riche collection de livres et des documents audiovisuels. Le débat pourrait encore être stimulé par des colloques internationaux et par des sessions interactives et des jeux de rôles dans les nombreuses salles d’audience. Des écoles, universités et d’autres groupes d’Europe et du reste du monde pourraient en faire une excursion captivante. Une société qui vise plus d’équité mérite un tel forum. Et tant Bruxelles que le Palais de justice y sont donc symboliquement très bien situés, à la fois en raison de l’histoire de l’édifice mais également vis-à-vis du rôle de Bruxelles en Europe. Le Palais a été construit sur le Mont aux potences, devant son nom funeste aux pendaisons des condamnés qui y avait lieu autrefois. Un peu plus loin, la Grand-place était également, pendant longtemps la scène d’exécutions publiques. Heureusement, notre point de vue sur la justice répressive a évolué au fil des années. La torture, la peine de mort, les procès de sorcellerie, l'humiliation publique et autres formes similaires de vengeance et de châtiment ne correspondent plus à notre état de droit moderne. Malheureusement, il y a encore trop de pays dans le monde où cette tendance doit encore être aboutie, en témoignent les images choquantes qui nous sont constamment présentées via les médias et Internet. Cependant, il y a également chez nous des rapports réguliers et très récents illustrant une justice déficiente, y compris les conditions inhumaines dans les prisons et autres établissements de détention des personnes. Effectivement, personne n’osera affirmer que notre société a déjà atteint son apogée en matière de justice.

La justice est en constante évolution. Le palais de justice comme forum international peut devenir un moteur pour accélérer cette évolution vers une meilleure et plus grande justice dans le monde grâce à un débat ouvert à la confrontation.

Pour citer un aphorisme souvent utilisé: ‘Justice must not only be done, it must also be seen to be done.’ Non seulement la justice doit être faite, mais elle doit également être visible et tangible pout tous les citoyens.

Museum district

Ce plan est extrêmement ambitieux dans un pays où de nombreux intérêts politiques et d'autres intérêts entrent en collision. Mais il devrait être faisable si la volonté et l’enthousiasme nécessaires peuvent être trouvés. Une date cible réaliste serait 2030, date du 200ème anniversaire de la Belgique, coïncidant également à la période où les travaux de rénovation du Palais de Justice serait enfin derrière nous. Et n’oublions quand même pas que Bruxelles aura ainsi un rayonnement international beaucoup plus fort. Les touristes auront un vrai «museum district» de la Place Poelaert à la Place Royale. L’espace public autour du Palais de justice pourra enfin être revalorisé et devenir une vraie référence dans le paysage urbain. Un lieu public avec une vue sur la ville où les gens aiment se rencontrer, quelque chose qui certainement manque un peu à Bruxelles en comparaison avec d’autres métropoles.

Finalement, ce plan constitue une opportunité pour les communautés de Belgique de se réunir plus fortement derrière le seule pouvoir fédéral qui reste de la trias politica: la justice.

En plus de cela, pour le profilage international au niveau du Benelux, une collaboration avec La Haye, où est établie la Cour Internationale de Justice sera également possible. Ou encore avec Strasbourg, point d’attache de la Cour européenne des droits de l'homme.

Pour une ville qui devrait être la capitale de l'Union européenne, ce projet ne peut pas vraiment être appelé trop ambitieux.

Le palais de justice comme forum international peut devenir un moteur pour accélérer cette évolution vers une meilleure et plus grande justice dans le monde grâce au débat ouvert à la confrontation.

Geert Somers est avocat au barreau de Bruxelles et associé du cabinet d'avocats time.lex.

Publié 23-11-2015

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