Carte blanche: François Dembour: La confiance, pour vaincre l’Uberisation

Carte blanche : François Dembour 

François DembourQuerelleurs, malveillants, chicaneurs et corruptibles... Quatre mots peu flatteurs du procureur pour désigner les avocats dans le procès d'Eva, jugée pour sorcellerie.

D'accord, il s'agit d'un roman historique dont l'action se situe en Allemagne... il y a 500 ans (Jean-Pierre Bours, Indulgences, HC Editions, 2014, p. 115). Il n'empêche, en 2015, en Belgique, l'image de l'avocat reste peu reluisante. Exemples? Il semble un fait acquis, pour certains, que «les malversations et les collusions entre avocats et juges de paix sont nombreuses» (Karine Lalieux en Commission Justice de la Chambre, 3 mars 2015). Pour dautres, «les avocats peuvent se remplir les poches en essayant de trouver toutes sortes de subterfuges légaux» (Théo Francken, Le Vif/L Express, 31 octobre 2014).

Certes, les avocats ne sont pas des surhommes ni des surfemmes. La presse fait d'ailleurs régulièrement écho de certains événements qui témoignent d'une perte totale des normes et valeurs dans le chef de certains plaideurs, dont l'image est désastreuse aux yeux du public; rappelons-nous l'exemple de ce confrère surnommé «le dragon à sept têtes» à cause de sa déontologie à géométrie variable (Sport Foot magazine, 19 février 2014, pp. 48 et s.). Mais le manquement de certains de nos confrères à l'éthique de notre profession doit-il pour autant s'étendre indistinctement à nous tous, avocats?

Réagissons !

La restauration de l'image de l'avocat passe par un mot: la confiance. Confiance en soi, d'abord, indispensable pour parvenir à établir des relations constructives et motivantes; confiance ensuite de nos clients, de nos adversaires, des Cours et Tribunaux, de la société (civile et politique).

Le saviez-vous? Les humains préfèrent en majorité être clients d'une personne qu'ils apprécient et en laquelle ils ont confiance, même si cette personne offre un produit ou un service plus cher. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Daniel Kahneman, Prix Nobel d'Economie en 2002.

La confiance est ce «petit quelque chose en plus» qui permettra à notre profession de vaincre «l'Uberisation» qui la guette.

Le marché des services que seul l'avocat pouvait fournir s'est rétréci avec l'accès de la connaissance à la portée de tous, la standardisation des modèles prêts à l'emploi? Oui, sans aucun doute. Alors, développons la relation de confiance, préservons le secret qui sont les valeurs ajoutées de l'avocat.

Comment développer notre «capital confiance»?

La confiance est un capital immatériel hélas inégalement réparti entre les êtres humains. Nous nous situons ici dans le registre des compétences interpersonnelles plutôt que dans celui des connaissances pures et dures. Comment se décline-t-elle, cette confiance? Quelles compétences convient-il de développer pour augmenter notre «capital confiance»?

J'évoquerai en premier la capacité d'adaptation sociale: un avocat est un être profondément social, qui s'intéresse aux autres et noue facilement des relations. L'esprit d'équipe constitue son ADN, il aime échanger et partager des connaissances et des émotions, avec ses confrères, ses clients, voire ses adversaires.

Autre compétence utile à développer: la créativité. Le côté immuable de l'avocat, voire immobile, joue contre nous. Ouvrons les fenêtres! Diversifions nos sources d inspiration! L'avocat du XXIème siècle doit être capable de s'interroger et de remettre en question ses certitudes. Il doit être un «inventeur», soucieux de trouver des solutions innovantes aux conflits.

La patience mérite également de figurer dans la «boîte à outils» de l'avocat: bannir l'empressement, développer la maîtrise de soi, voilà ce que l'on attend d'un avocat digne de confiance.

Notre avenir réside dans notre capacité à mettre en avant notre valeur ajoutée probité, compétence, excellence, discrétion, patience dans un cadre déontologique exemplaire, notre marque de fabrique. Travaillons notre relation de confiance qui nous lie à nos juges, clients, adversaires...

Un nécessaire changement de posture collective

A ces différentes compétences qui ressortent davantage du domaine individuel de l'intelligence émotionnelle, j'ajouterais un nécessaire changement de posture collective. Certes, mon propos n'est pas de choquer, mais il est temps de regarder la réalité en face.

Se réformer ou disparaître, écrit Christophe Jamin dans son livre «Le dilemme des avocats» (Christophe Jamin, Le dilemme des avocats : se réformer ou disparaître, Editions Dalloz, décembre 2014). Il y fait ce constat: beaucoup d'avocats sont convaincus que leur profession ne peut disparaître tant elle dispose d'une histoire riche et ancienne. Et pourtant, écrit-il, les professions sont mortelles et il est inutile de remonter au Moyen Âge pour énumérer celles qui ont disparu ou sont en voie d'extinction : les disquaires des années 1970 deviennent introuvables, le nombre des agences de voyage a beaucoup diminué et les libraires s'inquiètent pour leur avenir...

La réponse est dans l'adaptation de notre métier aux transformations et aux exigences de la société.

Notre société est sujette à de grands changements sous la pression d'une libéralisation plus grande, d'une inévitable spécialisation, d'une concurrence exacerbée.

Retenons toutefois que la seule chose qui n a pas de concurrent, c est le travail.

Nous sommes confrontés à cette «grande transformation des avocats», ainsi que la nomme Thierry Wickers (Thierry Wickers, La grande transformation des avocats, Essai, Dalloz, 2014).

Notre «avantage comparatif» s'exerce notamment dans la formation continue, la spécialisation et l'exigence de qualité.

Ambitionnons l'excellence prônée par les co-auteurs du rapport Horizon 2025 (Mes Philippe De Jaegere, Frank Judo, Françoise Lefevre et Jacqueline Oosterbosch, Rapport final Horizon 2025, 22 mai 2015, p. 10).

Approprions-nous les innovations au lieu de les regarder.

Admettons que s'ouvrent toutes les fenêtres du bâtiment presque bicentenaire de notre justice, et laissons un vent nouveau rafraîchir nos murs et nos espaces.

Tirons parti des opportunités qui se présentent, ainsi  que nous y invite Monsieur le Juge Mougenot: «la pratique des tribunaux repose beaucoup sur la reproduction des comportements antérieurs. L'obligation de faire table rase du passé de temps en temps, pour questionner ces pratiques et en construire de nouvelles n'est pas une mauvaise chose» (D. Mougenot, «La réforme des arrondissements, et puis après? », in Emile et Ferdinand, juin 2014, n° 5 p. 7).

La résignation, quand elle est à la base de dédain, est en réalité de la paresse.

Nous devons développer nos initiatives d'ouverture à la société civile et politique, jeter des ponts avec d'autres acteurs de terrain, les hautes écoles, les universités, etc.

Sous le vent des nouvelles technologies et de la libéralisation croissante, notre profession doit relever le défi : trouver le dynamisme et la capacité de renouveler les pratiques de notre métier.

Mais nous devons aussi oeuvrer pour reconquérir le respect et la confiance de ceux et celles qui, actuellement, rechignent à nous l'accorder.

François Dembour est Avocat au barreau de Liège (spécialiste en baux à loyer et baux commerciaux), co-fondateur du cabinet Leodium (1er janvier 2007), Bâtonnier de l'ordre des avocats du barreau de Liège (depuis le 1er septembre 2015) et Juge de Paix suppléant.

Cette "Carte blanche" est parue dans le "Justement" d'octobre 2015.

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Publié 15-10-2015

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